La lutte contre l’abstention, la mère des batailles ?

La lutte contre l’abstention à l’élection présidentielle serait-elle vraiment devenue « la mère des batailles », comme le dit Stanislas Guérini, chef de file de La République en Marche (LREM) ?

A en croire les politiques et les médias, l’abstention devrait atteindre un niveau alarmant lors du prochain scrutin présidentiel ! « L’abstention pourrait battre le record du 21 avril 2002 »,[1] soit un niveau de 28%, alerte ainsi Brice Teinturier, directeur général d’Ipsos, qui prévoit l’un des pires taux de participation au suffrage universel direct, pourtant cher aux Français. Parmi les principales raisons : le désintérêt des jeunes pour la politique, un système de vote inadapté à notre époque ou une campagne électorale quasi-inexistante…

 

Le risque d’abstention est avant tout omniprésent auprès des plus jeunes. L’Institut Montaigne[2] évoque une « désaffiliation politique » croissante chez les 18-24 ans : 64 % d’entre eux ne se déclarent proches d’aucun parti et 69 % des interrogés pensent que les responsables politiques sont corrompus. Reflet de cette tendance, aux élections régionales et départementales en France en juin 2021, 87 % d’entre eux n’ont pas voté[3]. Un record !

 

Au-delà du rejet des partis politiques, il existe des obstacles pour se rendre aux urnes. En février 2022, 7,6 millions de citoyens étaient encore mal inscrits sur les listes électorales[4], dont une majorité de jeunes, car la réinscription sur les listes n’est pas automatique en cas de changement de domicile. Pour lutter contre ce phénomène, le Conseil économique social et environnemental a formulé 21 préconisations en mars dernier[5] en proposant de déclarer plus facilement un changement de domicile avec les services de France Connect. Le gouvernement a également mis en place une campagne de communication d’envergure à travers toute la France, allant même jusqu’à faire appel à des influenceurs pour inciter les jeunes à se rendre aux urnes.

 

Parmi les pistes évoquées pour lutter contre l’abstention, figure l’instauration du vote par correspondance : en Allemagne par exemple, ce système par voie postale existe depuis 1956. Instauré pour faciliter le vote des personnes âgées ou handicapées, ce mode de participation avait déjà représenté 28,6 % du suffrages lors des élections fédérales de 2017. Un résultat non négligeable et encourageant. D’autant que, comme l’expliquait le politologue et économiste Ernst Stetter[6] en juin dernier, les fraudes sont rares et peu significatives : « Le vote par correspondance n’est pas du tout remis en cause en Allemagne, bien au contraire. Avec la crise sanitaire et les élections fédérales qui arrivent en septembre, beaucoup d’électeurs vont se poser la question. » Les résultats ont en effet été plutôt concluants puisque le taux de participation a atteint les 76,6 % lors des élections au Bundestag de septembre 2021.

En effet, le succès de ce vote par correspondance tient à sa simplicité. Il suffit d’un simple formulaire téléchargé sur Internet envoyé ensuite par la poste, ou déposé en amont dans une mairie. Cette solution a même permis une hausse de la participation pour les élections en Bavière en mars 2020 (58,5 % contre 55 % en 2014) au tout début de la crise sanitaire.[7]

Le vote par voie postale a déjà existé en France dès 1946. Interdit en 1975 en raison d’une fraude électorale à l’époque importante, c’est finalement le vote par procuration qui a ensuite été instauré. Aujourd’hui, un certain nombre de responsables politiques français s’y opposent en mettant en avant les difficultés d’organisation, mais aussi la sécurité et la fiabilité des résultats. Quant aux citoyens, ils restent encore partagés sur la question : selon un sondage Ifop, seuls 57 % des Français y seraient favorables[8].

La question du vote par correspondance a été une énième fois débattue à l’Assemblée nationale en février 2022. « La conclusion de la mission est que certains sont convaincus, d’autres très méfiants. Elle tranche en proposant une expérimentation sur les élections locales, en 2026 », avait alors expliqué le député du Modem Jean-Noël Barrot[9].

Beaucoup de pistes, de réflexions, des propositions, mais sans résultat réellement concret en France…

Une solution pourrait aussi être explorée : le vote par Internet. A l’heure actuelle, cette nouvelle forme de vote est plutôt critiquée pour des enjeux de cybersécurité et d’anonymat. Pourtant l’Estonie y a recours et fait figure ainsi d’exception dans l’Union européenne depuis 2005 ! Le pays a même atteint un niveau de participation de vote par Internet record, atteignant les 43,8 % aux législatives en 2019.[10]

 

L’enjeu de ramener les électeurs aux urnes est d’autant plus important que la démocratie se voit fragilisée par une remise en cause de la légitimité des représentants. « La démobilisation est le pire risque », a déclaré Emmanuel Macron devant les élus de la majorité en mars dernier,[11] alors qu’on lui reproche de démotiver les électeurs en ne menant pratiquement pas campagne [12]. La députée Yaël Braun-Pivet résume bien la situation : « Il y a une vraie défiance aujourd’hui des Français envers la classe politique. Et quelles que soient finalement les solutions techniques, quelles que soient les modalités, nous ne récupèrerons pas ces citoyens perdus si nous ne travaillons pas sur l’utilité du vote, sur le sens du vote, sur le rapport entre les hommes et les femmes politiques et le citoyen. »

 

Le risque d’abstention n’a jamais été aussi fort et les pistes de réflexion sont multiples. Qu’attendons-nous pour prendre le problème à bras le corps et décider de mettre en place des mesures concrètes ?

 

[1] H. VERNET, Présidentielle : « L’abstention pourrait battre le record du 21 avril 2002 », Le Parisien, 12 mars 2022
[2] Une jeunesse plurielle Enquête auprès des 18-24 ans, rapport Février 2022, Institut Montaigne
[3] A. PETITDEMANGE, Elections régionales et départementales : pourquoi les jeunes n’ont pas voté, letudiant.fr, 25 juin 2021
[4] B.LEPETIT, Présidentielle 2022 : qui sont les 7,6 millions de mal inscrits sur les listes électorales ?, Le Parisien, 18 février 2022
[5] Comment remédier à l’abstention des jeunes ? Le CESE a adopté son avis ! Le Conseil économique social et environnemental, Mars 2022
[6] G. SAUVAGE, Encourager le vote : les dispositifs contre l’abstention en Europe, France 24, 23 juin 2021
[7] L. ANDRIEU, Municipales, le vote postal, une alternative qui fonctionne en Allemagne, Le Figaro, 27 mai 2020
[8] E. GALIERO, Sondage : les Français partagés sur le vote par correspondance, Le Figaro, 17 novembre 2020
[9] C. ROMANO, Présidentielle : pourquoi le vote à distance ne se fera pas en avril 2022, Le Journal du Dimanche, 3 février 2022
[10] F.N BUFFET ; Le vote à distance, à quelles conditions ?, Rapport d’information publié le 16 décembre 2020, senat.fr
[11] A. LEMARIE, « La démobilisation est le pire risque » : l’avertissement du candidat Macron aux élus de la majorité, Le Monde, 9 mars 2022
[12] N. BEYTOUT, Qui a peur de l’abstention ?, Europe 1, 23 mars 2022

 

Inès de Capèle – 7 avril 2022