Le « tournant énergétique » allemand : un exemple à suivre ?

 

 

Il y a quelques mois encore, la politique énergétique allemande était largement vantée dans certains milieux français comme le modèle à suivre. Il est vrai qu’après la décision inattendue et radicale de la chancelière Merkel en 2011 de faire sortir l’Allemagne du nucléaire dès 2022, l’envolée des énergies renouvelables avait de quoi impressionner. En 2012, celles-ci représentaient déjà 22,9% de la production électrique allemande, un record. L’Allemagne possède aujourd’hui des capacités installées considérables de 29,9 gigawatts pour l’éolien et de 32,4 gigawatts pour le photovoltaïque (soit 30% des capacités mondiales), à comparer aux 4 gigawatts français. Notre voisin est donc devenu en deux ans le champion mondial des énergies renouvelables. En 2035, leur part doit passer à 35% du bouquet énergétique national, et même à 80% en 2050.

 

Et pourtant, le « tournant énergétique » allemand (traduction plus adaptée que « transition énergétique », qui traduit une transformation progressive du bouquet énergétique,  alors que le mot allemand « Wende » suggère un mouvement plus radical) est loin d’être la panacée. Il coûte cher, très cher, aussi bien aux consommateurs qu´aux industriels, de plus en plus inquiets. A tel point qu’il a été l’un des sujets principaux de la campagne électorale pour les élections de septembre au Bundestag et que la chancelière s’est engagée à en faire l’une de ses priorités dès que le nouveau gouvernement de coalition sera constitué. Pour un foyer de quatre personnes avec une consommation annuelle minimum de 4000 kWh, la facture d’électricité devrait atteindre 1189 euros en 2014, soit 80 euros de plus qu’en 2013. Comment en est-on arrivé là ?

 

Pour pousser le développement des énergies renouvelables, le gouvernement Schröder a mis en place en 2000 la loi dite « EEG », qui propose un dispositif de prix garanti aux producteurs d’énergie solaire et éolienne financé par une contribution spéciale directement payée par le consommateur sur sa facture. Cette contribution (EEG-Umlage) couvre la différence entre le prix garanti aux producteurs et le prix réel de l’électricité sur le marché.
Dispositif très incitatif grâce à un prix garanti élevé, l’EEG explique le développement spectaculaire de l’énergie renouvelable en Allemagne. Mais la conséquence logique de ce système est une différence de plus en plus grande entre le prix garanti, qui reste fixe, et le prix de marché, qui ne cesse de chuter depuis 3 ans à cause d’une production d’électricité verte de plus en plus importante. Le dispositif actuel débouche donc aujourd’hui sur une aberration économique: alors que le pays produit de plus en plus d’électricité, le prix payé par le consommateur allemand explose à cause d’une « contribution EEG » toujours plus élevée. Cette dernière s’établit déjà à 5,277 centimes le kWh en 2013 et atteindra 6,24 centimes en 2014.

 

Selon l’Institut de recherches économiques de Berlin DIW, l’EEG coûterait annuellement 21 milliards aux consommateurs allemands. Une charge lourde et surtout inégalement répartie car le gouvernement a multiplié les exemptions dans l’industrie pour ne pas porter préjudice à la compétitivité des entreprises énergivores. Actuellement, plus de 4000 entreprises - généralement les plus importantes - peuvent en bénéficier. Les Allemands - qui soutiennent pourtant le tournant énergétique à 90% (BDEW) - contestent de plus en plus ce système injuste, qui fait porter l’essentiel de l’effort financier sur les plus pauvres, c’est-à-dire les ménages et les PME. De fait, la précarité énergétique a explosé, selon les analystes, et le patronat allemand multiplie les attaques contre un dispositif EEG jugé trop coûteux pour l’économie allemande. Selon Markus Kerber, directeur général de la Confédération allemande de l’Industrie (BDI), le système coûterait 56 millions par jour, dont 30 directement financés par le secteur industriel. D’après les estimations du BDI, ce sont déjà plus de 100 milliards d’euros qui auraient été injectés par la loi EEG dans les énergies renouvelables ces dernières années, une somme considérable.

 

Outre son coût prohibitif, la loi EEG a eu également pour effet pervers de casser la rentabilité des centrales conventionnelles. La chute du prix de l’électricité sur le marché, due à la surproduction d´électricité photovoltaïque et éolienne qui ont priorité sur le réseau, a remis en cause la compétitivité des centrales non subventionnées, ce qui pousse aujourd’hui les grands énergéticiens allemands E.ON, RWE et EnBW à « menacer » de fermer purement et simplement une cinquantaine d’installations à gaz. Une menace qui fait mouche puisque l’Allemagne a paradoxalement de plus en plus besoin des centrales conventionnelles pour sécuriser ses approvisionnements. En effet, la production d’énergie éolienne et solaire fluctue car elle reste fortement liée aux conditions météorologiques. Le système a donc besoin de « centrales de réserve », prêtes à prendre le relai des énergies vertes à tout moment pour assurer une production stable.

 

Les difficultés des centrales à gaz et la fermeture rapide des centrales nucléaires posent également un autre problème de taille : celui des émissions de CO2. Le tournant énergétique a eu pour effet de pousser les énergéticiens à rouvrir leurs centrales à charbon en guise d’appoint aux énergies vertes, plus rentables que les centrales gaz et surtout autorisées, contrairement au nucléaire. Ainsi, l’Allemagne « pionnière du renouvelable » est aujourd’hui l’un des seuls pays d’Europe à accroître ses émissions de gaz à effet de serre. Les associations écologiques pointent de plus en plus ce paradoxe : à quoi bon s’engager sur la voie du tournant énergétique si c’est pour porter atteinte au climat ?

 

Bref, le tournant énergétique allemand fait face à des difficultés importantes traduisant une gestion cacophonique aujourd’hui même avouée par de nombreux responsables politiques, comme le ministre de l’Environnement Peter Altmaier. Il faut dire que le chantier est complexe et que le pilotage du « tournant énergétique » par les autorités administratives reste problématique, les länder, les communes et l’Etat fédéral ayant tous des compétences dans ce domaine et les exerçant généralement sans concertation. Les retards pris dans le tracé des futurs réseaux électriques nationaux - qui doivent relier les parcs offshore du nord de l’Allemagne au sud du pays, où se trouvent la majorité des consommateurs - sont la preuve que le fédéralisme peut être source de pesanteurs.

 

Mais plus que les obstacles administratifs, le pays devra surtout proposer un véritable concept d’approvisionnement énergétique, capable de faire face à une production de plus en plus décentralisée - car assurée désormais également par les particuliers et les communes - et erratique. Le concept de « réseaux intelligents » (Smart Grid) prend ici toute son importance. Le système du futur devra être capable d’adapter en temps réel une production fluctuante et déconcentrée à la consommation, et vice versa. Avoir des batteries permettant de stocker les surplus électriques pour les utiliser en période de pénurie serait à cet égard une avancée remarquable. Cette technologie n’a malheureusement pas encore vu le jour.

 

Enfin, l’Allemagne va devoir réformer intelligemment sa loi EEG afin de réduire les coûts supportés par les consommateurs tout en garantissant aux investisseurs des incitations suffisantes. La stabilité normative et fiscale reste essentielle pour convaincre les acteurs économiques d’investir massivement dans les réseaux, parcs offshore, centrales solaires et autres laboratoires de recherche.

 

Malgré ces défis de taille, le tournant énergétique allemand reste un projet pionnier qui mérite un minimum de patience. L’Allemagne s’est engagée dans un projet majeur - peut-être le plus important du XXIe siècle - et infiniment complexe. La France peut s’inspirer de ce volontarisme en faveur du développement des énergies du futur et surtout retenir les leçons de ce tournant énergétique mal préparé pour sa propre transition énergétique.

 

Christophe Gauer – 17 octobre 2013