Francophonie, germanophonie : où en est-on dans l’enseignement de la langue du partenaire ?

 

« Il ne peut y avoir de vraie compréhension de l’Autre sans apprentissage de sa langue ».

 

Dans une interview accordée à Libération en 2013, le philologue allemand Heinz Wismann déplorait que les Français et les Allemands se parlent de moins en moins dans leurs langues respectives pour privilégier un anglais global, utilitaire et impersonnel (1). Une situation qui explique en partie les malentendus politiques existant aujourd’hui entre les deux pays, estime-t-il, car la langue véhicule avant tout la pensée du peuple qui la parle.

 

Or, entre la France et l’Allemagne, les chiffres sont peu encourageants. Aujourd’hui, à peine 15% des élèves français apprennent l’allemand au collège, contre 46% l’espagnol (2). En Allemagne, 25% des élèves choisissent encore la langue de Molière dans le secondaire mais ce nombre cache d’importantes disparités géographiques : ainsi, si 60% des jeunes apprennent le français en Sarre, ils sont à peine 13% en Bavière (3).

 

Ces chiffres sont d’autant plus inquiétants lorsqu’on les compare aux années 60, époque où près de 50% des jeunes Français et Allemands apprenaient encore la langue de leur voisin. En France, l’allemand n’a enrayé sa chute qu’en 2005, grâce notamment aux nouveaux postes d’enseignants et la création des classes bi-langues. La suppression de la plupart de ces classes avec la réforme du collège (4)  a d’ailleurs suscité une polémique ces derniers mois. Selon une récente enquête de l'Association pour le développement de l'enseignement de l'allemand en France, la réforme a conduit à une baisse de 8% du nombre de collégiens germanistes à la rentrée 2016 (5). Des chiffres toutefois contestés par le ministère, qui affiche pour sa part une hausse « historique » de 6% cette année, soit plus de 516 000 collégiens apprenant l’allemand au total (6).

 

Mais quel que soit la réalité de la rentrée 2016, la tendance de fond est là. Le désamour pour l’allemand et le français semble dû à des facteurs structurels, au premier rang duquel la perception des élèves et de leurs parents. En France, l’allemand est réputé difficile et moins utile que l’espagnol. En Allemagne, le français est vu comme une langue élitiste. Curieuse vision : les deux pays sont des puissances culturelles majeures et, surtout, leurs principaux partenaires politiques et économiques. Avec 170 milliards d’échanges, 6000 entreprises françaises et allemandes implantées des deux côtés du Rhin, deux langues internationales parlées dans le monde entier, les arguments ne manquent pas. In fine, cette chute est peut-être due surtout à un manque de « marketing » linguistique et, donc, de volontarisme politique.

 

Les deux pays ont pourtant obligation de faire le maximum pour promouvoir la langue de l’autre. Le Traité de l’Elysée du 22 janvier 1963 est clair: « Les deux Gouvernements reconnaissent l’importance essentielle que revêt pour la coopération franco-allemande la connaissance dans chacun des deux pays de la langue de l’autre. Ils s’efforceront, à cette fin, de prendre des mesures concrètes en vue d’accroître le nombre des élèves allemands apprenant la langue française et celui des élèves français apprenant la langue allemande ».

 

Certes, des mesures ont été prises ces dernières décennies : création des lycées franco-allemands, instauration de l’AbiBac, recrutement de nouveaux professeurs etc. Elles ont certainement permis d’enrayer la chute mais ne suffisent pas. Le gouvernement français et les länder allemands, qui sont responsables de la politique éducative, doivent donc aller plus loin.

 

A ce titre, une récente initiative mérite d’être évoquée pour son ambition. En 2013, le land de Sarre a annoncé un plan visant à ce que tous les enfants sarrois deviennent bilingue français-allemand à partir de 2043 et a clairement mis le paquet pour atteindre son but : objectif de 460 jardins d’enfants francophones, apprentissage obligatoire du français dès le CE2 (3. Klasse), CD bilingue remis aux familles à la naissance de l’enfant etc. Des moyens conséquents mais le résultat en vaut la chandelle : pour les jeunes sarrois, être trilingue sera un passeport pour l’emploi et l’assurance, dans le futur, de pouvoir communiquer directement avec 750 millions de personnes sur 5 continents (7). Un avantage certain par rapport à ceux qui ne parleront « que » l’anglais, dont peu d’autres jeunes Français et Allemands pourront se targuer.

  

(1) http://www.liberation.fr/evenements-libe/2013/04/04/aux-yeux-de-la-plupart-des-allemands-la-france-est-desormais-un-pays-comme-les-autres_893733

(2) http://www.najat-vallaud-belkacem.com/2016/10/17/6-de-collegiens-germanistes-a-la-rentree-2016-engagement-tenu/
(3) https://www.destatis.de/DE/Publikationen/Thematisch/BildungForschungKultur/Schulen/BroschuereSchulenBlick0110018169004.pdf?__blob=publicationFile
(4) http://www.liberation.fr/france/2016/01/21/pourquoi-les-classes-bilangues-seront-en-grande-partie-maintenues_1428032
(5) http://adeaf.net/spip.php?article138
(6) http://www.najat-vallaud-belkacem.com/2016/10/17/6-de-collegiens-germanistes-a-la-rentree-2016-engagement-tenu/
(7) http://www.europe1.fr/international/le-francais-langue-la-plus-parlee-en-2050-1925327

 

 

Christophe Gauer - 13 décembre 2016