Bye Bye Britain : pourquoi l’Allemagne a peur

 

Les résultats définitifs sont tombés : la Grande-Bretagne va quitter l’Union européenne avec le soutien de 51,9% des électeurs. Inimaginable il y a encore un an, ce 23 juin va obliger l’Europe à tourner une page dont il est impossible aujourd’hui de mesurer pleinement les conséquences. En Allemagne comme en France, le choc est dur. Chez nos voisins, les craintes apparaissent très fortes.

 

Le vice-chancelier Sigmar Gabriel (SPD) parle sur Twitter d’un « jour très triste pour l’Europe », le ministre des Finances Wolfgang Schäuble (CDU) estime « qu’il aurait préféré un autre résultat » tout en appelant l’UE à faire preuve de responsabilité. Ce dernier avait d’ailleurs clairement fait savoir qu’il n’y aurait pas de négociation facile pour les Britanniques: « in is in, out is out », avait-il dit au Spiegel (10/06/16). Le chef du FDP, Christian Lindner, a aussi appelé à la dureté avec Londres, jugeant que le vote était « une décision regrettable sur laquelle il ne pourra y avoir aucun rabais ». D’après un récent sondage du magazine Stern, 62% des Allemands vont toutefois « regretter » les sujets de sa Majesté .(1)

 

Contrairement à la France, plus absorbée ces derniers temps par ses mouvements sociaux, les inondations et l’Euro 2016, les Allemands analysent depuis de longues semaines les conséquences possibles du départ britannique, ce qui explique leurs inquiétudes.

 

Selon l’institut IFO (2) , un Brexit pourrait faire perdre jusqu’à 3 points de PIB à l’Allemagne à cause de trois chocs négatifs :

 

 

  • des entraves au commerce bilatéral, sachant que l’Allemagne exporte chaque année près de 90 milliards d’euros vers la Grande-Bretagneet en importe pour 38 milliards. 2500 entreprises allemandes sont aujourd’hui installées dans le Royaume. Pour les secteurs allemands de l’automobile (une voiture sur cinq produite en Allemagne est exportée vers la Grande-Bretagne, où 50% du marché est aux mains des constructeurs allemands) mais aussi de la chimie, de l’électronique et des machines-outils (7,2 milliards d’euros d’exportations vers la Grande-Bretagne) (3), les conséquences ne seront pas anodines ;

 

  • une forte incertitude sur les marchés financiers, qui conduirait l’ensemble des acteurs allemands et européens à être attentistes sur leurs projets ;

  • un impact politique et donc économique à long terme, puisqu’un Brexit pourrait pousser d’autres Etats-membres à quitter l’UE.

 

Mais une deuxième raison, plus politique, explique aussi les craintes allemandes face au Brexit. Outre un effet domino qui pourrait conduire d’autres pays à partir et mettre ainsi fin à l’UE telle qu’elle existe aujourd’hui, l’Allemagne craint de se retrouver seul en Europe face aux pays du Sud, réputés peu libéraux par rapport à Berlin et Londres. Le Spiegel, qui avait récemment fait sa Une sur le titre « Please don’t go ! » (10/06/2016) explique ainsi que la Grande-Bretagne était « un trait d’union entre les Etats-Unis et l’Europe » et portait une « voix utile » en matière de libéralisme au sein de l’UE. Même son de cloche pour le Süddeutsche Zeitung (24/05/2016), pour qui l’Allemagne va perdre un allié précieux à Bruxelles pour résister aux pressions des pays « protectionnistes » et budgétairement peu rigoureux. Berlin ne pourra plus compter au Conseil de l’UE que sur les pays scandinaves, les Pays-Bas et certains Etats d’Europe de l’Est, et risque de ce fait de ne plus pouvoir constituer de minorité de blocage.

 

Quoi qu’il en soit, la balle est aujourd’hui plus que jamais dans le camp franco-allemand. Angela Merkel et François Hollande se rencontrent en amont du Conseil européen pour réfléchir à une initiative commune. Leurs annonces et leurs engagements des prochaines semaines seront décisifs. Il n’y a plus à attendre pour refonder l’Europe : le moteur franco-allemand doit retrouver l’ambition que ses « Pères fondateurs » avaient donnée à la Communauté européenne.

 

(1) Stern.de, 22/06/2016, Deutsche sagen lautstark Nein zum Exit

(2) DIW Berlin Wochenbericht, 15/06/2016, Grundlinien der Wirtschaftsentwicklung im Sommer 2016

(3) dpa, 24/06/2016, Der Brexit trifft zahlreiche deutsche Branchen

 

Christophe Gauer - 24 juin 2016