Crise des migrants : de la main d'œuvre pour les PME allemandes... à condition d'être patient

 

Plus d’un million de réfugiés sont arrivés en Allemagne en 2015 et même si la route des Balkans s'est refermée récemment, le mouvement ne semble pas prêt de se tarir, Un vrai casse-tête pour les responsables politiques, pas préparés à accueillir de tels flux. Les entreprises, de leur côté, sont partagées sur les opportunités et les risques que représentent cet afflux. Dans un pays où le taux de fécondité est l’un des plus bas d’Europe (1,44 enfant par femme en 2015 mais réorienté à la hausse après un trou d’air entre 2006 et 2011) et où la main d’œuvre manque cruellement dans certains secteurs, les entreprises, et en particulier les PME, se demandent si elles peuvent y voir une réponse à leurs difficultés de recrutement.

 

Le manque de main d’œuvre, principale souci pour les PME-ETI allemandes

 

En janvier 2016, EY (1) a publié son baromètre des PME-ETI allemandes, interrogeant près de 3 000 entreprises. Les résultats de l’enquête sont plutôt positifs avec une nette amélioration du climat des affaires, puisque 9 PME sur 10 considèrent la situation économique actuelle comme « positive ». Même si les avis sur les perspectives sont mitigées pour les mois à venir, les entreprises allemandes indiquent vouloir renforcer leurs investissements.

En revanche, la pénurie de personnel qualifié est perçue comme un problème majeur: 48% des dirigeants le considèrent comme la principale entrave au développement de leur entreprise. L’Agence fédérale pour l’Emploi a annoncé début 2016 que le nombre de postes non-pourvus a atteint un niveau record : près de 614 000 emplois vacants en février 2016, dont 326 000 chez les PME-ETI, ce qui représenterait un manque à gagner de près de 46 milliards d’euros, selon EY.

Parallèlement, près du tiers des PME indiquent vouloir embaucher dans les six prochains mois, en particulier dans le secteur des services, ce qui risque d’aggraver encore le phénomène de pénurie. Deux tiers des entreprises considèrent qu’il est difficile de recruter du personnel qualifié en Allemagne, surtout dans les Länder de l’Est.

 

Les migrants : une aubaine à condition de relever le défi de la formation

 

Les migrants sont une main d'œuvre bienvenue pour les PME allemandes, qui voient positivement l’arrivée de centaines de milliers de personnes en âge de travailler : près de 55% des dirigeants des 3 000 PME estiment que les flux migratoires peuvent atténuer la pénurie de personnel, et près de 85% se disent prêts à embaucher des réfugiés.

Berlin ne s’y est d’ailleurs pas trompé et considère le rôle des PME-ETI comme crucial dans l’intégration sociale des migrants. Les PME-ETI font tourner l’économie allemande, avec plus de 15 millions de salariés et 57% de la valeur ajoutée produite (2). Et elles sont très investies dans la formation professionnelle et l’apprentissage. Un point particulièrement important pour des migrants souvent jeunes et sans qualification.

En effet, la principale interrogation pour les PME-ETI porte sur la capacité des migrants à s’adapter réellement à leurs besoins. La barrière de la langue apparaît comme un obstacle majeur, puisque 80% des PME estiment que le manque de connaissances en allemand est susceptible d’empêcher une embauche. Des formations accélérées et intensives doivent donc être proposées pour que les PME puissent effectivement recruter des migrants. Le président de la confédération des Chambres de commerce et d’Industrie, Eric Schweitzer, compte toutefois 7 à 10 ans avant qu’ils ne soient opérationnels en masse, l’expérience prouvant qu’au bout d’un an seuls 10% des migrants sont intégrés au marché du travail.

 

Beaucoup d’entreprises et d’institutions se sont déjà mobilisées pour aider à cette intégration. Le 29 février 2016, une bourse aux emplois pour les réfugiés a été organisée par l’Hôtel Estrel à Berlin en partenariat avec l’Agence fédérale pour l’Emploi et la Chambre de commerce locale (3) . Près de 4 000 réfugiés et 211 entreprises y ont participé. Dans le land de Rhénanie-Palatinat, les Chambres de Métiers se sont associées à l’Agence fédérale pour l’Emploi en août 2015 pour créer un réseau d’entreprises dans l’artisanat proposant stages et apprentissages aux migrants (4) . L’Office fédéral pour l’immigration et les réfugiés (BAMF) propose également depuis plusieurs mois des cours de langue et d’intégration (histoire, droit, valeurs). Toutefois, la Confédération de l’industrie allemande (BDI) demande à l’Etat d’aller plus loin, en versant des aides financières et en investissant plus dans la formation et l’apprentissage de la langue (5) mais aussi en demandant que l’obligation d’apprendre l’allemand devienne une condition d’obtention de l’aide.

 

Le chemin de l’intégration des migrants au sein du Mittelstand allemand sera probablement long et complexe. Les difficultés seront nombreuses, à commencer par la question, soulevée par certains, du coût que représente cet accueil massif de populations hétérogènes. Le président d’une Fédération de PME-ETI allemandes (Bundesverband mittelständische Wirtschaft), Mario Ohoven, s’est récemment exprimé en faveur d'un renforcement des contrôles aux frontières. Selon lui, « les migrants pourraient coûter près de 700 milliards d’euros à l’Europe dans les prochaines années » (6).

 

 

(1) EY, Mittelstandsbarometer Januar 2016 Befragungsergebnisse, 2016

(2) Ministère de l’Economie et de l’Energie, Wirtschaftsmotor Mittelstand Zahlen und Fakten zu den deutschen KMU, 2015

(3) Site de l’Hôtel Estrel, Jobbörse für geflüchtete Menschen

(4) Focus Online, 17.02.2016, Projekt vermittelt Flüchtlinge in Praktika oder Ausbildung

(5) Die Welt, 08.02.2016, "Arbeitsmarkt verkraftet 350.000 Flüchtlinge jährlich"

(6) Dpa, 28.02.2016, Mittelstandsverband spricht sich für Grenzkontrollen aus

 

Juliette d'Angelo - 14 mars 2016