9 novembre 1989 : il y a 25 ans je passais le Mur…

Témoignage d´une soirée inoubliable

 

J´étais arrivée à Berlin la veille. J´avais convaincu mon rédacteur en chef qu´après les soubresauts des deux semaines précédentes et la pression exercée par la rue avec les manifestations du lundi, la réunion annuelle du comité central du SED allait forcément entraîner des décisions importantes. Le gouvernement de la RDA venait de démissionner; Egon Krenz venait de succéder à Erich Honecker.

 

Pour la première fois, Günter Schabowski, nommé deux jours avant « ministre de l´Information » retrouvait la presse internationale en fin de journée de ce 9 novembre pour faire le point des discussions entre les 200 membres du parti.  Quelque 150 journalistes avaient fait le déplacement.  On n’attendait pas toutefois de décisions. Langue de bois habituelle pendant la conférence. Jusqu´au moment où un journaliste italien demande des détails sur le contenu du texte devant régler le départ définitif des Allemands de l´Est qui s´étaient réfugiés dans les ambassades des pays satellites : « Vous avez parlé d’erreurs. Ne pensez-vous pas que ce projet de loi sur les voyages que vous avez présenté il y a quelques jours était une grave erreur ? ». Un texte qui avait été visiblement discuté deux jours avant par le comité central. Mais se rendant compte que tel qu’il avait été conçu, le pays risquait de se vider rapidement, les dirigeants est-allemands avaient demandé une nouvelle mouture.

 

Se souvenant visiblement qu´Egon Krenz lui avait fait passer un papier juste avant la conférence de presse, Schabowski sort un document qu´il n´avait semble-t-il, à peine lu avant et le lit à haute voix. Les Allemands de l´Est pourront demander librement des visas pour voyager à l´étranger, annonce-t-il. Les journalistes médusés veulent savoir si cette décision est valable immédiatement. Schabowski est perplexe mais finit par acquiescer. Après avoir éludé plusieurs autres questions, il fait savoir qu´il doit repartir au comité et quitte la séance.

 

 

Assise à côté du porte-parole du ministère des Affaires étrangères de la RDA, je lui demande ce que cela signifie exactement. Que les Allemands de l´Est peuvent désormais voyager sans restriction à l´étranger ? Il réfute. Certainement pas. Mais avoue qu´il n´a pas très bien compris ce que le ministre de l´Information venait d´annoncer à la surprise de tous.

 

Comme tous mes confrères, je me précipite dans ma chambre du Palast Hotel où logeait la plupart des journalistes étrangers pour téléphoner à ma rédaction à Paris. Même dans cet hôtel privilégié où se concentraient les Occidentaux, les liaisons étaient rares, et il fallait se battre pour avoir une ligne. Rares étaient les journalistes à l´époque qui possédaient un téléphone portable, ces lourdes machines encombrantes dont on aurait du mal à imaginer aujourd´hui qu´elles aient pu servir un jour de téléphone. Après avoir écrit et dicté mon article, je retrouve dans le foyer de l´hôtel les cousins est-allemands d´amis munichois avec lesquels j´avais promis de dîner pour avoir leur vue des événements des dernières semaines. Ils avaient entendu en voiture en venant les premières informations qui circulaient. Ils ne pouvaient pas croire que ce qu´on leur avait refusé 28 ans durant allait (re)devenir possible.

 

Il est aux alentours de 20 heures 30. On décide alors de se rendre à Check-Point Charlie, poste frontière jusque-là réservé aux Occidentaux. Les Berlinois de l´Est commençaient à s´y amasser. Mais au poste frontière, le message du gouvernement n´est pas encore parvenu. Plus tard, il s'avéra d'ailleurs que la publication du communiqué avait été prévue pour le lendemain par Krenz, mais Schabowski n'avait pas vu cet ajout écrit à la main. On attend donc en réclamant de nous laisser passer. Rien à faire. La foule grossit. De plus en plus de gens alertés par les radios et les TV viennent maintenant gonfler les rangs. Dans la bonne humeur, les voix se font de plus en plus fortes pour exiger d´ouvrir la frontière. Vers 23 heures enfin, les portes s´ouvrent. Les gens sont en liesse. Les larmes coulent. Sous les applaudissements des Berlinois de l´Ouest qui s´étaient amassés de l´autre côté du Mur pendant que nous attendions fébrilement, nous entrons dans le secteur américain. Mes amis ont du mal à réaliser ce qui se passe vraiment. On s´embrasse et on se met à marcher sans s´arrêter. Jusqu´à 3 heures du matin, nous déambulons de l´autre côté du mur aux côtés de milliers d´autres Berlinois de l´Est, fascinés comme des gamins devant les vitrines des magasins du Ku’Damm.

 

En voulant repasser à l´Est avec mes amis pour regagner mon hôtel, surprise : au même Check-Point Charlie où personne ne nous avait demandé de montrer nos papiers à l´aller, le garde-frontière exige de voir mon passeport. Et sans perdre le Nord, il réclame que je paie un nouveau visa pour aller à Berlin-Est puisque j´avais eu l´imprudence de ne prendre en arrivant à Berlin-Est deux jours avant qu´un visa valable pour une seule entrée. Mes amis, eux, n´ont rien à fournir. D’ailleurs, comme tant d’autres Allemands de l’Est, ils n’ont même pas de passeport. Le monde à l´envers.

 

 

Personne n´avait anticipé la chute du Mur de Berlin. En passant ce fameux Mur en ce soir du 9 novembre 1989, je ne pense pas que nous avions imaginé un seul instant que moins d´un an après la RDA serait enterrée à jamais.  Ni Helmut Kohl, ni les Allemands de l´Est eux-mêmes, ni le reste du monde. La réaction à attendre des Russes n´était pas claire. Je me souviens d´être revenue à Paris début décembre et d´avoir dit à mes parents que j´allais m´installer à Berlin jusqu´à Noël et que j´emmènerai ma fille encore très jeune et sa baby sitter. Soutenus par mon mari qui travaillait à Paris à cette époque, ils firent pression jusqu´à ce que j´y renonce, persuadés que la situation à Berlin-Est pouvait encore dégénérer et que les chars russes pouvaient entrer. Une impression bizarrement que je n´ai ressentie à aucun moment. Certes, les Allemands de l´Est étaient excédés. Mais l´ambiance n´aura jamais été explosive ; le mouvement, bien que spontané, était foncièrement pacifique et bien contrôlé par l´Eglise protestante qui croyait en cette carte.

 

Helmut Kohl, l´historien, avait compris pour sa part qu´il devait aller vite pour forcer l´histoire. Son discours en dix points du 28 novembre qui a surpris les Français n´anticipait pas toutefois une réunification aussi rapide. Ce n´est qu´en début d´année 1990, visiblement, qu´il a réalisé que le rêve d´une Allemagne réunifiée était à portée de main. Une réunification dont il allait avoir besoin surtout s´il voulait se faire réélire alors que les sondages ne le donnaient pas gagnant pour les prochaines élections au Bundestag qui devaient avoir lieu à l’automne. Il fallait donc obtenir l´adhésion totale et rapide des Allemands de l´Est. Après des années de diète, il était clair qu´en leur apportant le deutsche Mark, il pouvait les convaincre. Il a donc préféré faire une impasse sur le dossier économique et promettre des paysages florissants que d´écouter les sirènes de ceux qui prédisaient que la RDA serait le Mezzogiorno de l´Allemagne.

 

L´économie est-allemande était pourtant en ruine. C´est d´ailleurs une des raisons essentielles qui a conduit les Allemands de l´Est après des années de silence à descendre dans les rues. Via la télévision ouest allemande qu´ils captaient de mieux en mieux, ils constataient chaque jour le décalage qui s´amplifiait entre leur niveau de vie et celui de leurs voisins. Ils attendaient toujours les paquets de café que leur envoyaient à Noël les cousins de l´Ouest. Difficile à imaginer pour un jeune aujourd´hui que les Allemands de l´Est en 1989 devaient attendre au moins quinze ans avant de pouvoir s´acheter une voiture. Et quelle voiture ?... Les chiffres publiés par la RDA la classaient cependant parmi les huit premières nations économiques mondiales ! Une désinformation que la chute du Mur a rendue visible du jour au lendemain. Il suffisait de se balader dans quelques combinats pour comprendre rapidement qu´il ne suffirait pas de quelques dizaines de milliards pour remettre à flot une économie qui n´avait guère évolué depuis trente ans. Mais bizarrement, les instituts de conjoncture économiques ouest-allemands n´ont jamais voulu voir la vérité en face à cette époque et admettre que le chemin serait long et couteux.

 

Pendant presque un an (jusqu’au 3 octobre 1990), j´ai visité des dizaines de combinats. L´état des outils industriels était pire que ce qu´on pouvait imaginer. Je n´ai jamais compris comment on pouvait promettre rapidement à l´Allemagne de l´Est ces paysages florissants alors qu´en même temps, on a tué les combinats du jour au lendemain. En refusant de leur accorder des mesures intermédiaires pour leur laisser le temps de s´adapter à la nouvelle concurrence née de l´ouverture des frontières sur l´Ouest, leur chance de survie était nulle. Du jour au lendemain, leurs marchés traditionnels sur l´est de l´Europe se sont effondrés alors que leurs chances de percer à l´ouest étaient irréalistes. L´économie est-allemande devait recommencer à zéro. Mais c´était visiblement le prix à payer pour la réunification politique.

 

Difficile de savoir 25 ans après, si l´addition aurait pu être moins couteuse. D´après Klaus Schroeder de la Freien Universität Berlin, la réunification a toutefois couté aux Allemands de l´Ouest jusqu´à aujourd´hui près de 2 000 000 000 000 d´euros nets … sans compter les intérêts. Pas étonnant que 56% des Allemands (sondage Emnid octobre 2014) ne pensent toujours pas que la phrase « nous sommes un peuple » reproduise la réalité.

 

9 novembre 2014, Bénédicte de Peretti